Liberticides

, par Sébastien Fontenelle

Après l’assassinat terroriste du professeur d’histoire-géographie Samuel Paty, Emmanuel Macron a promis, dans un grave discours : « Nous défendrons la liberté. » Puis : « Nous aimerons de toutes nos forces le débat, les arguments raisonnables, les persuasions aimables. » Puis encore : « Nous cultiverons la tolérance. »

Quelques jours plus tard, le chef de l’État français a redit, dans un entretien accordé à la chaîne de télévision qatarie Al-Jazeera : « Nos libertés, nos droits, je considère que c’est notre vocation de les protéger. »

Au même moment, son ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin, répétait de son côté, à l’unisson d’autres ministres d’État - dont celui de l’Éducation nationale - et du chef du gouvernement : « La liberté d’expression est un principe fondamental de notre République. »

Dans le moment d’extrême désarroi collectif où la hantise du terrorisme s’ajoute en France à l’effroi provoqué par une pandémie, de tels messages pourraient - devraient - être rassurants.

Mais ils ne le sont pas, et constituent plutôt la source d’une épouvante supplémentaire : celle qui naît du constat objectif que les mots sont, désormais, complètement vidés de leur sens par un pouvoir sous lequel la vérité n’a donc plus cours.

Car dans la réalité, ceux qui se drapent dans ces belles formules œuvrent jour après jour au démantèlement des droits qu’ils prétendent ainsi défendre - à commencer par celui d’exprimer librement des opinions dissidentes.

De sorte que, loin d’être ses garants, ils sont au contraire - il faut l’énoncer distinctement - des fossoyeurs de la liberté d’expression.

« Complicités intellectuelles du terrorisme »

C’est M. Darmanin qui a, sans surprise, lancé cette offensive, en déclarant notamment, le 20 octobre 2020, sur BFMTV, que le journaliste Edwy Plenel était « aussi » responsable, en « excusant tout », de « cette ambiance qui permet à des individus de passer à l’acte ».

Quelques jours plus tard, Jean-Michel Blanquer, ministre de l’Éducation nationale, surfant sur l’immense émoi provoqué par l’assassinat de Samuel Paty, a quant à lui expliqué, sur Europe 1 : « Moi je pense surtout aux complicités intellectuelles du terrorisme. C’est ce point-là, moi, que je souhaite souligner en ce moment. (…) Ce qu’on appelle communément l’islamo-gauchisme fait des ravages. Il fait des ravages à l’université, il fait des ravages quand une organisation comme l’UNEF cède à ce type de chose, il fait des ravages quand dans les rangs de La France insoumise vous avez des gens qui sont tout simplement de ce courant-là et s’affichent comme tels, et donc tout simplement favorisent une idéologie qui ensuite, de loin en loin, mène évidemment au pire. »

Quelques jours plus tard, le même Jean-Michel Blanquer - manifestement inconscient qu’il faisait là l’étalage d’une spectaculaire ignorance - précisait, dans Le Journal du dimanche : « Il y a un combat à mener contre une matrice intellectuelle venue des universités américaines et des thèses intersectionnelles, qui veulent essentialiser les communautés et les identités, aux antipodes de notre modèle républicain (…). C’est le terreau d’une fragmentation de notre société et d’une vision du monde qui converge avec les intérêts des islamistes. »

Puis d’ajouter : « Ça se constate aussi dans le monde médiatique, où un homme comme Edwy Plenel déploie méthodiquement une stratégie de conquête des esprits dont le ressort est la haine collective de soi. »

Jean Castex, premier ministre, a ensuite apporté sa pierre à cet édifice rhétorique, en ajoutant à sa dénonciation des « intellectuels » déviants une exhortation à ne plus « regretter la colonisation », car selon lui cette « autoflagellation » relève elle aussi d’une forme de complicité avec le terrorisme.

Du mensonge de droite au mensonge d’État

Ces discours ne sont pas neufs : ils sont portés depuis des années par une droite médiatique et politicienne qui n’a de cesse de dresser des listes de « complices » et autres « collabos de l’islamisme » - et qui, totalement coupée du monde réel (où il a fallu attendre 1995 pour que Jacques Chirac reconnaisse enfin la responsabilité de la France dans la Shoah et où le débat sur le prétendu « rôle positif » de la colonisation n’est toujours pas complètement clos), continue de délirer sur ce que l’essayiste Pascal Bruckner, très en pointe dans ces supercheries, appelle « la tyrannie de la pénitence ».

Mais il est plus nouveau que des ministres, représentants d’un régime qui prétend pourtant rassembler ses administré·es, apportent si massivement à ces mensonges et ces opprobres le renfort - de poids - d’une légitimation gouvernementale.

Par cette consécration étatique de ses chantages, MM. Darmanin, Blanquer et Castex se font les complices actifs de la clique réactionnaire qui ne cesse d’appeler au musèlement des dissidences, et dont ils adoptent donc les codes et les méthodes.

Ils n’en sont pas encore à interdire - ou à criminaliser - complètement l’émission, dans l’espace public, d’opinions jugées trop discordantes.

Mais ils s’emploient d’ores et déjà à disqualifier a priori toute contradiction par des imputations extraordinairement infamantes, où l’expression d’un désaccord est désormais donnée comme un encouragement au terrorisme.

La liberté d’expression, telle que ces truqueurs la conçoivent et prétendent la défendre, se trouve ainsi réduite à une injonction qui la nie : le garde-à-vous.