Une inoubliable sociologie. Carnets de socioanalyse d’Yvette Delsaut.

, par Sylvie Tissot

Avec des ciseaux d’une infinie délicatesse, Yvette Delsaut découpe des morceaux du monde social pour y poser le regard, inhabituellement aussi délicat, de la sociologie. Un intérieur ouvrier, les négociations familiales autour d’une fête de mariage, une salle de bain délaissée, une photo de classe, une brouille et sa résolution, les premiers jours de travail d’une employée de la SNCF, une altercation dans un TGV : Carnets de socioanalyse rassemble huit textes sur de « petits » objets, agencés comme autant de nouvelles où des personnages modestes se croisent dans des moments d’apparente faible intensité dramatique.

Si ce beau et grand livre de sociologie appelle la comparaison avec la littérature, c’est que le nom de certaines écrivaines vient à l’esprit : celui d’Annie Ernaux notamment, pour la superposition entre l’objet traité et l’origine de l’auteure (les milieux populaires), dans un style pourtant aussi retenu et discret chez l’une que la mise à nu de l’autre est sans inhibition.

Peu de travaux sociologiques, surtout, osent présenter aussi simplement mais en prenant le temps, sans effets d’annonce, sans visée illustrative ou seulement introductive, des vies et des histoires de vie. Peu suscitent autant la curiosité : mais qui donc est sur la photo de classe ? Pourquoi deux cérémonies pour le mariage de Jean Célisse ? Et comment cette famille arabe va-t-elle réagir, soupçonnée de ne pas avoir réservé – et de ne pas savoir réserver – sa place dans le TGV ?

Il ne s’agit pas de dire que ce livre se lit comme tout autre chose qu’un livre de sociologie, « comme un roman ». Je veux simplement souligner le plaisir pris à lire ces textes, redoublé d’une agréable stupéfaction devant la liberté de ton, l’inventivité de la forme et l’affranchissement de règles aujourd’hui intériorisées par les sociologues (exposition du matériau, retour sur l’enquête et notes de bas de pages). Ce plaisir est aussi indissociablement mêlé d’une profonde admiration pour le type d’analyse, sociologique donc, proposée dans des articles pour la plupart publiés dans la revue fondée par Pierre Bourdieu en 1975 : Actes de la recherche en sciences sociales.

L’inforjetable

Delphine Ruiz a déjà très bien décrit les enjeux sociologiques de ces textes : une exploration de l’habitus populaire, de ses ressorts ou encore de sa « formule » : l’indifférence au formalisme, le refus des convenances, et la capacité de faire « avec les moyens du bord ». Surtout, la puissance de l’analyse se donne à voir alors que, insensiblement, Yvette Delsaut introduit les éléments qui, entremêlés aux récits, leur donnent sens en élargissant notre regard, en nous livrant les clefs de compréhension.

Qu’est-ce qu’un observateur extérieur dirait, par exemple, de la salle de bain sous-utilisée par un ménage populaire ? Contre toute essentialisation, contre tout mépris de classe, la sociologue rappelle dans le texte « L’inforjetable » (dont on laisse les lecteurs-trices découvrir le sens) à quel point l’usage privé et quotidien de cette pièce renvoie à un rapport à la pudeur bien particulier, historiquement et socialement.

D’autres pudeurs s’expriment, en réalité, et bien différemment : non pas dans l’isolement mais dans la proximité, à travers les soins toujours apportés au bain dominical du mari, ou encore dans la cuisine où il se rase. Les habitus modèlent profondément les corps et les rapports à l’espace, mais c’est avec un refus viscéral du misérabilisme que Yvette Delsaut en rend compte.

« D’une certaine façon, si le couple avait usé de sa salle de bain selon les règles du savoir-vivre en matière d’hygiène familiale, c’est-à-dire individuellement, en usagers autonomes, comme l’autoriserait le droit à l’indépendance mutuelle au sein de la cohabitation, il se serait privé de ces échanges sans paroles au travers desquels se manifestent et se proclament, sans intention et comme allant de soi, les liens affectifs, conjugaux et familiaux, et, en somme, les privilèges du cœur. Mais il ne s’agit pourtant pas d’un parti pris délibéré qui, par une sorte de génie spontané des affaires sentimentales, aurait porté les V. à privilégier tout naturellement le point de vue affectif par rapport au point de vue matériel. C’est plutôt que la proximité leur est si nécessaire qu’elle conditionne leur confort affectif. Et aussi que les habitudes concernant le corps, totalement investies d’inconscient, ont pour elles, non seulement la force de l’évidence, mais aussi celle de l’adhésion immédiate […] Le refus des manières peut ainsi être défini comme une sorte de “contre-protocole“, comme on dit “contre-culture“ ».

NB : Carnets de socioanalyse. Écrire les pratiques ordinaires, d’Yvette Delsaut, est paru chez Raisons d’agir en 2020.