Gabriel Matzneff et la presse de droite : voyage au bout de la honte

, par Sébastien Fontenelle

Depuis le début de ce qu’il est désormais convenu d’appeler l’affaire Matzneff – du nom de l’écrivain pédophile Gabriel Matzneff, contre qui le parquet de Paris a ouvert en janvier 2020 une enquête pour viols sur mineurs après la publication du livre dans lequel l’une de ses victimes, Vanessa Springora, a narré son calvaire -, la presse de droite semble être frappée d’amnésie.

Elle mène de rudes charges contre le camp adverse, comme quand, par exemple, la philosophe Chantal Delsol explique dans Le Figaro que « l’affaire Matzneff est un désaveu du gauchisme culturel ». Ou quand l’hebdomadaire Valeurs actuelles publie un article titré : « La gauche et la pédophilie, une histoire monstrueuse. »

Mais s’il est parfaitement exact que Matzneff a bénéficié de complicités dans la gauche française, il n’est pas du tout certain que les journaux et les magazines réactionnaires qui accablent « la presse progressiste » soient les mieux placés pour dispenser de telles leçons.

Car c’est dans leurs pages que l’écrivain a trouvé, pendant plusieurs décennies, ses plus constants et fidèles soutiens – et les plus enthousiastes admirateurs des livres où il narrait ses exactions.

« Quinquagénaire émoustillé »

En 1993, Jean d’Ormesson, de l’Académie française, ancien directeur du Figaro, acclame, dans l’hebdomadaire Le Point, la publication par la prestigieuse maison Gallimard d’un nouveau tome du « journal intime » de Matzneff, dans lequel celui-ci « poursuit (…) l’histoire de la passion – des passions – d’un quinquagénaire émoustillé par les jeunes filles en fleur ».
L’académicien, entre une plaisanterie sur un « voyage » de l’écrivain « aux Philippines » et une déploration des « retards » d’une mineure « retenue à l’école ou par une mère vieux jeu », s’extasie : « Cette fois encore, c’est rassurant : dès les trois premières pages, l’auteur couche ou a couché ou envisage de coucher avec Marie-Élisabeth, avec Diane, avec Marie-Agnès, avec Anne, avec les deux Isabelle, qu’on ne distingue pas très bien l’une de l’autre, avec Francesca, avec Marie-Laurence, avec Sabine, avec Guylaine, que l’orthographe de son nom, sans doute, pousse à des actes sanguinaires, avec Severyne et sa ravissante sœur et son amie Edwyge – comme je vous le dis ! -, danseuse au Lido, avec Karine, avec Sophie – et avec Vanessa, héroïne fugitive d’une passion menacée » - il s’agit bien sûr de Vanessa Springora, qui fera deux décennies plus tard le récit de l’épouvantable emprise que Matzneff exerçait sur elle, et qui, en 1993, grise tant Jean d’Ormesson.

Lequel, extatique, poursuit son dithyrambe : « C’est un hamburger de corps empilés l’un sur l’autre (…). Entre-temps, ne nous laissons pas aller, il faut penser un peu à soi, on se fait masser le crâne par la jeune Véronique, on se fait faire les mains par Mlle Margarita, on se fait soigner les pieds par Patricia la jolie pédicure. » Car décidément : l’académicien est conquis par ce récit de « la passion d’un quinquagénaire, excité par l’ombre de la Brigade des mineurs, pour une collégienne de quatorze ans – en quatrième peut-être ? »
D’où cette longue ovation : « Matzneff brille d’abord par l’amour du plaisir. (…) Il est libre, il est charmant, c’est un disciple savant d’Épicure. On lui serre la main. »

Puis cette conclusion : « Notre ami Gabriel parle un joli français. À voir le nombre des enfants qui sont pendus à ses basques, on se dit que rien n’est perdu pour notre langue bien-aimée. »
Un an plus tard, Jean d’Ormesson, fidèle apologue, redit son admiration, cette fois dans Le Figaro, et d’une plume qu’il n’a aucunement allégée de son obscénité : Matzneff, écrit-il, « est un sauteur latiniste, un séducteur intellectuel, un diététicien métaphysique. Il sert avec éclat la cause des lettres classiques et de la langue française ». Et de conclure : « Il est le chantre des moins de 15 ans et de la francophonie réunis. »

« Libertin métaphysique »

Après cela, les années passent, ponctuées par la parution des livres de Matzneff - dont les écrits, au fil des décennies, continuent de susciter, dans la presse de droite, les mêmes ferveurs. Le brio, le charme, le courage, l’élégance de cet adepte du libertinage sont toujours plus irrésistibles – et au diable les rabat-joie.

En 2008, le journaliste Pol Vandromme vante dans Valeurs actuelles, pour saluer la publication d’un recueil de chroniques de l’écrivain pédophile, l’audace d’un auteur « résolu à éprouver ses parties nobles presque autant que ses parties basses », qui « a mis une sorte de coquetterie non seulement à avouer, mais encore à entretenir les pointes les plus extrêmes de ses diversités ».

Matzneff, écrit Vandromme, « n’est jamais là où le conformisme feint de l’attendre, mais s’il surprend, et quelquefois scandalise, c’est pour justifier par la synthèse de ses contradictions l’authenticité de son personnage » - et « c’est par là, par les modulations de son chant profond, qu’il nous touche, nous retient et nous fait partager ses goûts (…), apparemment frivoles, mais qu’une passion sans démagogie et une langue sans scories imposent comme des défis à la modernité insane ». Qu’en termes délicats...

En avril 2009, le journaliste Claude Imbert, alors directeur de l’hebdomadaire Le Point, déplore dans ce magazine - pour lequel il rédige un compte-rendu enthousiaste de sa lecture d’un nouveau tome, nouvellement paru, du journal intime de l’écrivain – que Matzneff ait été « victime, en amant de jeunes filles précoces, d’un absurde ostracisme. Car ce “libertin métaphysique“ métaphysique est en vérité plus solaire que ténébreux ».

La rédaction du Figaro magazine a également adoré ce livre, et moque, dans un registre assez voisin, « le fiel » des « détracteurs » du diariste pédophile, « qui réduisent systématiquement son œuvre au récit qu’il fait, dans ses journaux intimes, d’une vie amoureuse délurée ». Cet « ostracisme » est, déplore l’hebdomadaire, « d’autant plus douloureux » que désormais « les ligues veillent aux bonnes mœurs », que « les petites amoureuses ont des avocats », et que par conséquent « la prudence s’impose ». Mais tout est bien qui finit bien, car pendant que « les vertueux aboient » - en agressifs chiens qu’ils sont -, « l’écrivain jubile ».

Puis Le Figaro s’en retourne, pour quelques temps, à la défense des valeurs familiales qui lui fera par exemple se demander, trois ans plus tard, si le mariage pour tous ne serait pas « contraire à l’intérêt supérieur de l’humain ».

Au mois de février 2012, un autre journaliste, François d’Orcival, salue, dans Valeurs actuelles, la parution d’un autre recueil de chroniques – plus anciennes, et consacrées à la télévision – de Matzneff : ses pages sont, assure-t-il, « des bulles de champagne qui font du bien », car « la télévision » n’y « est qu’un prétexte, une matière à » ravissants « commentaires infinis sur les partis pris esthétiques, littéraires, politiques, religieux et les aventures sentimentales de l’auteur ».

« Gaby le magnifique »

En février 2013, le romancier Yann Moix ovationne, dans Le Figaro, la parution d’un « nouveau recueil », selon lui « plein d’humour et de lucidité », de « Gaby le magnifique » - dans lequel ce dernier, pour mieux établir qu’il « reste fidèle aux passions qui ont empli (sa) vie d’homme et inspiré (son) travail d’écrivain », vitupère notamment contre « les prurigineux anathèmes des quakeresses de gauche ».

Moix ne lui mesure pas son admiration, et confie : « J’ai bon espoir qu’un jour, même si à mes yeux il l’est déjà (et depuis longtemps), Gabriel Matzneff s’installe dans la littérature française comme un de nos classiques. Philippe Muray l’est devenu le lendemain même de sa mort : je voudrais que “Gaby le Magnifique“ connaisse cette postérité de manière anthume - il n’est plus à cette contradiction près. Que la gloire vienne le remercier avant qu’il ne tire son irrévérence. Classique et vivant. »

Deux mois plus tard, en avril 2013, Le Figaro, toujours, salue en Matzneff « le dernier des grands réfractaires », et se félicite de ce que la réédition d’un volume de son journal intime offre au monde « l’occasion de redécouvrir toute l’impertinence et l’élégance de cet amoureux de la liberté, qui a pour maître Casanova ».

Et en février 2015, Valeurs actuelles, de nouveau, acclame la publication d’un « nouveau roman, alerte et ironique », de l’écrivain, « placé » comme il se doit « sous l’invocation de la beauté et de la liberté » : il s’agit, explique l’hebdomadaire, d’une « célébration continuelle de l’énergie vitale », où l’auteur « délivre ses plus secrets conseils ». Fort heureusement : cela « n’empêche pas les maîtresses de défiler dans une société libertine où les intrigues sont assorties des règles de galanterie ». Et bien sûr : ce « n’est pas bien vu des philistins ».

Mais qu’importe : ce « livre (…) fertile en rebondissements » a tout pour « attirer des lecteurs à la recherche de l’imprévisible, de l’inattendu, loin du monde qui nous emprisonne ».

Encensements

Par-delà le cas très particulier de Jean d’Ormesson, qui trouvait inspirante l’emprise exercée par un auteur « quinquagénaire excité par l’ombre de la Brigade des mineurs » sur « une collégienne de quatorze ans » et s’abaissait dans l’infamie jusqu’à plaisanter sur « le nombre d’enfants (…) pendus » aux « basques » de ce « sauteur latiniste » - mais il est vrai aussi que de tels propos n’ont jamais empêché que cet académicien soit considéré comme un « génie national »  -, quelques caractéristiques récurrentes relient ces multiples et incessants hommages de la presse de droite à un pédophile assumé.
Par exemple, ses agissements criminels ne sont – évidemment – jamais présentés pour ce qu’ils sont par ses thuriféraires, qui n’ignorent pourtant rien de leur véritable nature.

Ils sont au contraire valorisés : il s’agit, selon ces encenseurs, de « libertinages », bien sûr empreints de cette « galanterie » française dont l’invocation permet traditionnellement à l’éditocratie hexagonale de minimiser les agressions sexuelles – lorsqu’elle ne les nie pas purement et simplement.

Dès lors, Matzneff n’est pas un prédateur, mais un séducteur – un digne héritier de « Casanova », dont le nom revient dans un nombre impressionnant d’articles consacrés à la célébration de l’écrivain.

Parfois cependant, le ton se fait moins allusif, et les louangeurs mentionnent, au détour d’une apologie, que les multiples « conquêtes » de « Gab » sont des mineures. Mais cela non plus, qui tombe sous le coup de la loi, n’est jamais dit explicitement, et les mots affectés à l’évocation de ces victimes sont puisés dans le même registre que celui qui a par exemple permis au philosophe Alain Finkielkraut de soutenir, en octobre 2009, que Samantha Geimer, violée par Roman Polanski lorsqu’elle avait treize ans, n’était alors « pas une enfant ».

Les victimes de Matzneff sont ainsi présentées comme des « petites amoureuses », comme des « jeunes filles précoces » - dont le lectorat est prié de comprendre, même si ce n’est pas dit explicitement, que, probablement aimantées par les hommes de plus de cinquante ans, elles étaient non seulement consentantes, mais sans doute aussi en demande.

Au reste, même l’évidence que les « passions » de l’écrivain sont des crimes est portée à son crédit : elles sont le gage de sa « liberté », et le nimbent, qualité supplémentaire, d’une aura d’interdit qui le rend délicieusement « sulfureux ». Et il n’est pas jusqu’à sa morgue qui ne lui soit comptée comme une vertu : lorsque Matzneff, repu de lui-même et de ses forfaits, se montre indifférent aux rares voix qui s’élèvent pour le condamner, lorsqu’au contraire ces quelques réprobations le font « jubiler », son outrecuidance est systématiquement rapportée comme un gage supplémentaire de son « irrévérence ».

Puis enfin : il est constamment présenté, selon le procédé qui permet aussi à ses admirateurs de s’accommoder ailleurs dans la littérature hexagonale d’ignominies racistes, comme un subtil raisonneur « métaphysique », doublé d’un maître écrivain, « styliste » rare, à la plume « élégante » et « alerte », qui mériterait même, selon Yann Moix, d’entrer de son vivant au Panthéon des auteurs « classiques » de cette grande culture française qui selon ses gardiens autorise le pire - pourvu qu’il soit perpétré avec « coquetterie ».

« Pourquoi ? »

En 2013, Gabriel Matzneff, fort de sa longue impunité, se voit confier une chronique par l’hebdomadaire Le Point, alors dirigé par Franz-Olivier Giesbert – qui préside également le jury du prix Renaudot, attribué cette année-là à l’écrivain pédophile.

Le Point salue cette récompense littéraire – en oubliant de préciser qu’elle a été décernée par un cénacle présidé par son directeur -, et recueille avec une humble piété la réaction du récipiendaire, qui explique : « Mon livre évoque le retour de l’ordre moral, la censure du sexuellement et politiquement correct. Des écrivains sulfureux et libres sont indispensables à la respiration de la nation. »

Quelques années plus tard, en août 2019, Matzneff, profitant de la tribune offerte par Le Point, prodigue à Yann Moix, qui l’avait, on se le rappelle, encensé dans Le Figaro en 2013 et qui vient d’être rattrapé par l’exhumation de ses immondes écrits antisémites de jeunesse, ce « conseil d’expert pour devenir un vrai écrivain maudit » - dont la teneur et le ton ne heurtent personne au sein de la rédaction de l’hebdomadaire qui le publie : « Si tu veux atteindre à la perfection, devenir le Maudit intégral, laisse entendre dans un prochain ouvrage que tu as un faible pour les lycéennes, que tu fais la sortie de Henri IV et de Fénelon. Là, tu seras certain de ne pas échapper à la crucifixion. Encore un effort, et à toi l’empyrée ! »

Conclusion provisoire : au début du mois de décembre 2019, Gabriel Matzneff, « probablement » informé de l’imminence de la publication du livre accablant de Vanessa Springora, a, selon Étienne Gernelle, directeur du Point, « décidé », après six ans de bons et loyaux services, « de quitter son poste de chroniqueur » de ce magazine.

Un mois plus tard, en janvier 2020, ce même hebdomadaire, qui avait donc laissé carte blanche à l’écrivain pendant des années sans jamais se formaliser du minuscule détail qu’il était un pédocriminel revendiqué, posait, pour contribuer sans doute à l’édification de son lectorat, cette importante question : « Pourquoi Gabriel Matzneff a (jusqu’ici) échappé à la justice ? »

Au même moment, Le Figaro, oubliant soudain ses célébrations à répétition de « Gaby le magnifique » - ce si talentueux « amoureux de la liberté » -, pointait dans « l’affaire Matzneff », en toute décontraction, un « désaveu » cinglant du « gauchisme culturel », cette « abolition de toute norme » et de toute « morale » par une « minuscule élite pédante ».

Mais pourquoi se priver, après avoir accompagné pendant quatre décennies un violeur, du petit plaisir supplémentaire d’une réécriture de cette sinistre histoire ?