Il ne faut pas confondre l’écrivain et l’antisémite

, par Sébastien Fontenelle

Le Monde vient de publier, dans son supplément littéraire hebdomadaire, un dossier consacré à la parution, chez Gallimard, et quarante-quatre ans après son décès, du premier tome du journal de guerre, écrit entre 1939 et 1943, de l’écrivain antisémite et pétainiste Paul Morand (1888-1976).

Dans le moment de particulière indignité nationale où Jean-Michel Blanquer, qui ne documente jamais ces calomnies, profite de l’immense émoi collectif provoqué par l’assassinat d’un professeur d’histoire-géographie pour imputer des « complicités intellectuelles » avec le « pire » à des journalistes et à des universitaires, cette publication est intéressante.

Car elle permet de vérifier que la France est bel et bien rongée par des « complicités intellectuelles » hautement toxiques, mais qui ne sont absolument pas celles, fantasmagoriques, que prétend M. Blanquer ; et de constater aussi que le ministre de l’Éducation nationale, qui se montre si prolixe lorsqu’il s’agit de mettre sur le dos de ses adversaires politiques des connivences imaginaires, consent très volontiers à ces collusions-là - puisque jamais il n’en dit mot.

« Les juifs apparaissent comme des asticots »

Le 14 mai 1940, rapporte Le Monde, Morand écrit dans son journal : « Je ne sais pas quelle figure prendra la défaite, mais elle sera. (…) Tout nous préparait : les juifs apparaissant comme des asticots dans ce qui gâte. »

En 1942, il rejoint Vichy - où ses fonctions de chargé de mission auprès de Pierre Laval laissent à ce diariste haineux assez de temps pour consigner, jour après jour, ses avis et opinions : selon lui, « les adversaires de la collaboration sont des destructeurs, l’agitateur antisémite Darquier de Pellepoix est un homme “intelligent, courageux, de bon sens“ », et « ceux qui s’indignent du traitement infligé aux juifs à l’été 1942 font preuve d’une “violence inouïe“ ».

Ces propos - parmi beaucoup d’autres - n’ont rien d’étonnant, sous la plume de Morand, pétainiste notoire dont le journal de guerre est, comme le souligne très justement Le Monde, le « parfait reflet de son monde, celui des écrivains réactionnaires, qui » avait « le vent en poupe » depuis le mitan des années 1930, « sur fond de mépris pour la démocratie, d’antisémitisme débridé et d’engouement pour les fascismes ».

Mais ce nouveau rappel de ses obsessions nationalistes et racistes permet de se remémorer aussi qu’elles ne lui ont que fort peu nui.

Elles ne l’ont, par exemple, pas empêché d’être élu à l’Académie française en 1968.

Ni d’être toujours publié, dans l’après-guerre comme dans l’avant, par la prestigieuse maison Gallimard - où l’on a l’esprit large.

« Un romancier hors-pair, généreux et ouvert »

Ni, bien sûr, d’être régulièrement encensé, par-delà quelques rappels ponctuels de son passé, par la presse de droite, du Figaro - où il avait collaboré dans les années 1930 et qui louait encore au mois de juillet dernier ce « félin supérieur » et « romancier hors-pair » - au magazine Valeurs actuelles, qui goûte fort, nonobstant « son attitude pendant la Seconde Guerre mondiale » (dont le détail est tu), « l’œil infaillible » de cet « écrivain généreux et ouvert » - en passant par Le Point, qui en 2016 confiait à son émérite chroniqueur Gabriel Matzneff, autre auteur de chez Gallimard, le soin de saluer la mémoire de « Paul Morand, quarante ans après » son décès.

En somme : ce prosateur pétainiste est l’un de ces nombreux antisémites de bonne compagnie dont le racisme avéré, connu de tous et de toutes, dûment documenté, ne dissuade nullement la droite de lui garder, au nom de la grande et sacro-sainte culture française, et lorsqu’elle n’est pas occupée à imaginer dans la gauche des « complices intellectuels » - et autres « collabos » - du « pire », sa pleine et entière admiration.

Un peu comme si Morand était, aujourd’hui comme hier, un parfait reflet de ce petit monde d’agitateurs réactionnaires qui depuis quelques années a de nouveau le vent en poupe, sur fond de mépris pour la démocratie, de xénophobie débridée et d’engouement pour les autoritarismes, mais dans lequel M. Blanquer, par une très curieuse cécité, ne détecte jamais aucune complicité intellectuelle - peut-être est-ce, qui sait, parce qu’il s’y sent comme chez lui ?